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Laisse faire ton gosse, mais laisse la lumière allumée.


Ton gosse, il a grandi, il a aujourd’hui entre 20 et 30 ans. 

Toute son enfance, tu lui as répété qu’il devait bien travailler à l’école, qu’il devait faire des études pour avoir un bon métier, avec la promesse qu’il serait libre et en sécurité grâce à ça.

Ton gosse a grandi, il a fait ces études dont tu lui parlais, celles qui promettent d’être heureux, celles qui promettent l’argent en abondance, la pérennité.

Et fort heureusement, contrairement à ses potes qui galèrent à trouver du travail après leur double licence. Lui, a trouvé un boulot.


Et pourtant, tu vois ton gosse complètement perdu, allant à l’inverse de ce que tu lui as appris. A l’inverse de ton éducation.

Tu penses qu’il est fainéant, qu’il ne veut plus travailler dès lors que ça devient un peu difficile. Toi, tu ne faisais pas tant de chichis.

Alors très cher parent, je vais tout de suite te déculpabiliser comme ça, ensuite, tu auras les oreilles bien ouvertes.

Ce n’est pas ta faute, non ça ne vient pas de ton éducation, non ça ne vient pas d’un manquement de ta part.


Ça vient juste du monde.


Toi, tu as vécu dans ton monde, tu as été conditionné à faire des études dans un monde où l’on consomme, où l’on doit penser à son pouvoir d’achat. Ce monde insouciant où on te vendait des nappes en plastique jetables pour t’éviter de nettoyer la table. Ce monde où tu cotisais pour ta retraite. 

Où tu y voyais un cadre sécurisant : un travail avec des avantages sociaux, des clubs de vacances par le biais de ton travail, une date Line pour ta retraite.

Un mari qui peut travailler à lui seul pour faire vivre sa famille s’il le fallait.


Tu as vécu dans un monde (presque) insouciant.


Ton gosse, lui, il entend qu’il n’aura peut-être pas de retraite, mais qu’il doit travailler pour payer celle des vieux. 

Tu l’as conditionné comme on t’a conditionné. Et toi, parent, tu étais satisfait puisque tu as récolté les fruits que tu as semés, les fruits que tes parents t’ont promis.

Dans ce conditionnement, seul le dur travail paye. Seule la fatigue légitimise ton travail.

Mais ton gosse, lui, il voit que plus il travaille, plus son patron lui demande des efforts, plus il tire sur sa corde, il ne voit pas la fin à ce labeur.


Et puis, tout un coup, un jour, tout son monde s’arrête brutalement, sans prévenir, pour glisser dans une Violente crise sanitaire. 

Tu vois, cette crise, je la vois chez ton gosse, elle l’a traumatisé, elle a détruit le peu de confiance qui lui restait en la vie. 


Ensuite, on y a superposé une menace d’une guerre dans son pays.

Puis d’une autre menaçante du côté de l’Est, puis d’une autre plus au sud. 

Il a craint pour sa vie, comme tu ne l’as jamais craint. 


Et encore, comme si ça ne suffisait pas, il a vu la planète se réchauffer malgré les scientifiques qui criaient aux derniers jours du trop tard, il a vu le gouvernement censé le protéger n’en avoir rien à faire et continuer de faire gagner du marché les gros industriels les plus pollueurs. Ceux qui déforestent sa nature pour construire des autoroutes, ceux qui gagnent toujours malgré les lois qui sont censées la protéger. 

Et ton gosse, tu lui as appris qu’il fallait protéger la faune et la flore, tu lui as appris à trier les déchets, tu lui as répété « C’est pas Versailles ici ! » Quand il laissait la lumière allumée derrière lui. Tu lui as dit d’éteindre le robinet quand il se lavait les dents.

Alors, il se demande pourquoi faire des efforts quand ceux qui font le plus de dégâts n’en font pas du tout.

Il les a vus, les dégâts matériels et humains emportés dans ce cataclysme du dérèglement climatique.


Ton gosse, il comprend que toute cette abondance d’achats en tout genre a créé un monde assoiffé, divisant des peuples déjà précaires.

Il a compris que quoi qu’il fasse, les dirigeants font ce qu’ils veulent et que le capitalisme ne cesse de progresser, comme un feu qui détruit tout sur son passage.


Je pense à ces jeunes diplômés de Polytechnique pleins d’espoir et d’insouciance qui dénoncent les intérêts économiques et industriels qui participent aux ravages sociaux, écologiques et militaires.

Eux aussi avaient des rêves pleins les yeux pour sauver ce qu’il reste à sauver.


Tu vois cher parent, ton gosse, il a vu tout ça, il a vécu tout ça en si peu de temps. Crois-tu qu’il ait encore confiance en ce que tu lui as promis ?


La sécurité intérieure est fondamentale pour être stable émotionnellement.


Cher parent, à ton époque, la politique était comparable à un match de foot, chacun essayait de gagner sa place en finale.

Aujourd’hui les masques sont tombés, ton gosse voit et comprend qu’il y a un écart gigantesque entre sa réalité et celle de ceux qui font notre pluie ou notre beau temps.

Il comprend la corruption, les petits arrangements, les vols aux noms des partis politiques, il constate le vice et la manipulation par la peur. Il comprend que cette société patriarcale ne protège ni les femmes ni les enfants.


Dans ton éducation, tu lui as appris à respecter les différences, toutes les couleurs de peau, toutes les religions. Pourtant, il constate que le racisme et le fascisme sont devenus un langage courant.


Ton gosse, on lui a fait croire qu’il n’y avait pas de place pour tout le monde, depuis Parcoursup, on lui a demandé d’être individuel et puis en même temps de penser collectif. 


Ton gosse, tu lui as mis un smartphone dans la main, pour sa sécurité, pour savoir où il est, avoir la possibilité de le joindre à tout instant. Pour son bien, pour veiller sur lui à distance.


Dans ce monde technologique censé le protéger, il y trouve que l’apparence est plus importante que tout, il en vient à se comparer aux autres, à se sentir nul, moins bien. Son estime de lui baisse, plus il scroll.

Cette sécurité que tu lui as mise dans les mains se transforme en harcèlement sur des applications censées rassembler, il tombe dans l’emprise et la manipulation, les dérives du complotisme…


Les frontières se sont amincies et il a du mal à discerner le monde réel du virtuel, le vrai du faux.

Il reçoit beaucoup trop d’informations contraires, sinueuses, bancales, incertaines.


Il est perdu. 


Aujourd’hui, ton gosse refuse le conditionnement que tu as voulu lui imposer, certes pour son bien. Mais vous ne vivez plus dans le même monde.


Un écart s’est creusé entre ta réalité et la sienne.


Tu t’offusques car il se plaint de devoir travailler 8h par jour, quand toi tu enchaînais les gardes sans broncher.


Lui ne comprend pas pourquoi tu lui as dit que la police était là pour nous protéger, alors qu’elle frappe et tue les vulnérables.


Tu es inquiet.e pour lui, et c’est normal, tu ne reconnais pas ce schéma. Il fume, il boit, il se drogue aussi peut-être.

Il est épuisé avant même d’avoir commencé, car il comprend l’injustice de ce monde en toute circonstance et en toute chose.


Alors, je sais que c’est dur, mais laisse le faire, mais surtout, surtout laisse la lumière allumée.

Reste-là, à ses côtés, montre-lui où est la lumière, montre-lui où est l’espoir, montre-lui où est l’amour.

Ne le rejette pas parce qu’il ne comprend rien à la vraie vie, ne l’abandonne pas parce que tu ne le comprends plus. 

N’essaye pas de comprendre, ça te dépasse et ça le dépasse lui aussi.

Il est en insécurité, alors il a besoin plus que jamais de repères affectifs qui ne bougent pas.

Car, il est en train de déconstruire un monde, il est en train de déconstruire ton monde. 

Il refuse le conditionnement, il refuse d’être menotté, il refuse l’injustice en toute chose.

Car ce n’est pas ce que tu lui as promis.

Il est sûrement en colère, et il a raison, ce n’était pas le deal de départ.


Mais tu sais, pour déconstruire un mur, il faut démolir, ça crée des gravats, ça crée un décor chaotique. 

Mais une fois évacué, il pourra construire quelque chose d’autre.

Ce sont les jeunes qui construisent un nouveau monde, pas les vieux. Les vieux transforment ce qu’ils connaissent déjà.

Les vieux sont en train de personnaliser et de dépersonnaliser ce mur en boucle. 


C’est sans issue.


Les vieux croient encore que c’est en changeant la couleur qu’il sera différent.

Un mur est un mur, on ne voit toujours pas de l’autre côté.

Les jeunes ont besoin de créer tout autre chose.

Le monde a besoin d’être réinventé, alors laisse faire ton gosse.

Il ne s’agit pas de penser à qui a tort et qui a raison. Il s’agit de laisser le mouvement naturel des choses faire son chemin. 

Le mouvement naturel, c’est comme une rivière, si elle ne bloque pas à certains endroits, elle peut suivre son fil naturellement. Elle reste dans son cadre sans débordements.

Chaque génération ne comprend pas la suivante. Mais si on regarde sur une échelle de 100 ans, nous avons progressé sur certains points.

Chaque génération met sa pierre à l’édifice.

Peut-être que cette génération-là a besoin de détruire cet édifice pour construire autre chose de totalement différent.


S’il n’a plus envie de se tuer à la tâche. Il a raison. Personne n’est né pour travailler à l’usine.

Personne n’est né pour partir en vacances.

Personne n’est né pour diriger les autres.

Nous sommes nés simplement pour vivre.


Alors, cher parent, laisse-le faire. Mais surtout laisse la lumière allumée, car il a besoin de sécurité affective, il a besoin de se sentir entendu, de sentir que tu es là, que tu ne comprends pas, mais que peu importe, tu lui fais confiance. 

Car tu crois en la vie et l’amour en toute chose, même dans un monde chaotique, la lumière est toujours là quelque part.

Annaïk Viallet - 16 juillet 2026 


 
 
 

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